Un peu d’histoire de l’imprimé… les incunables du XVe siècle

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Les ouvrages imprimés au XVe siècle sont appelés incunables (d’un mot latin signifiant berceau). Les caractères typographiques utilisés durant cette période, peu nombreux, ont été répertoriés par les historiens ; ils sont traçables, identifiables.

Celui utilisé par l’imprimeur strasbourgeois Adolf Rusch (v. 1435-1489) dans son Speculum historiale de 1473 est surnommé « romain à l’R bizarre ». Cette littera canina (les chiens romains grognaient déjà en Rrrrrrrr) y est en effet assez surprenante, ressemblant à un P auquel on aurait rajouté un jambage.

Bien qu’il rompe avec la gothique médiéval, le caractère de Rush ne rejoint pas le modèle romain qui nous est familier aujourd’hui. C’est une sorte d’hybride archaïque, maladroit mais vigoureux, noir comme du gothique, mais avec une plus nette séparation des caractères. Ses d et demi r ronds, ses s fermés sur eux-mêmes, ses z sinueux sentent la gothique rotunda médiévale. Toutefois, la transition vers le romain a commencé. Le monde graphique est en train de changer. Car le monde est en train de changer.

« Nous sommes comme des nains juchés sur des épaules de géants » nous dit Bernard de Chartres, au XIIe siècle. Une assertion à prendre au sens littéral, tant la décadence et la décrépitude de leur monde laissait aux penseurs médiévaux l’impression que « les hommes d’autrefois étant grands et beaux. Ce sont maintenant des enfants et des nains » (Guy de Provins).
La décadence qui paraissait irrémédiable est remise en cause par l’imprimerie. Joachim Du Bellay, en même temps qu’il promeut la langue française (Deffence et Illustration de la Langue Francoyse, 1549), veut mettre bas cette théorie. Pour lui, la typographie (et la poudre à canon !) sont des preuves évidentes que les Anciens n’étaient pas intrinsèquement ni définitivement supérieurs aux hommes et aux pratiques contemporaines. Il est possible de faire mieux que nos prédécesseurs, ou du moins aussi bien. La langue vernaculaire, celle de tous les jours, n’est donc pas inférieure au grec et au latin, et n’a pas à être réduite au second rôle. Ce que prouve l’existence de l’imprimerie. Source : musée de l’imprimerie

 



— Pascale Casanova, La langue mondiale. Traduction et domination / Seuil ; Paris, 2015.
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